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Elishams, l’Inde où je vis : Sakraori

Depuis mon arrivée, Déonath insistait pour que je l’accompagne visiter son ex-femme, au village de Sakraori, sur la route d’Araurha. Au fil des jours, de questions en questions, je fini par apprendre qu’il ne l’a pas revue depuis qu’il est parti, quelques 25 ans plus tôt, un beau matin, sans même lui dire au revoir… Il était venu rejoindre celle que j’appelle Mamie, une histoire d’amour. Indou, leur fille, et Bhabie, leur belle-fille seront du voyage aussi. Elles n’ont encore jamais rencontré l’ex-famille de Déonath, ni les quatre enfants nés de ce premier mariage. Les deux fils vivent avec leur mère, femme et enfants dans une maison qu’ils ont construites eux-mêmes : ils sont maçons. Bien que personne n’ait le téléphone, ni Internet bien sûr, les nouvelles circulent… C’est une société où les gens se parlent.Un matin Mamie a préparé un panier, avec un sari neuf, des bracelets, des sucreries, des fruits… On n’arrive pas les mains vides après 25 ans d’absence. Elle nous a regardé partir, agitant la main sur le chemin, son sourire de lumière en cadeau pour affronter la journée. [1]

Une heure serrés dans une jeep, un peu moins à longer des champs de moutarde et de tournesol par des chemins de terre. Le village est perdu au milieu, quelques maisons, une place, des arbres… Déonath sait qu’il va se faire engueuler, et ça le fait rire. C’est pour ça qu’il est parti dit-il, elle n’arrêtait pas de crier et se disputait avec tous les voisins.. Une vraie mégère ! Et lui, il aime la paix. Avec Mamie, il est gâté.

Nous nous arrêtons devant une grande maison de briques, une vache attachée à un pilier du patio nous regarde avec insistance. Déonath frappe, la porte s’ouvre, le visage d’une gamine s’encadre, elle ouvre des yeux figés de surprise… Des gens qu’elle ne connaît pas, et une étrangère parmi eux !!! Déonath comprend immédiatement, ce doit être sa petite fille. Il se présente, elle appelle sa mère, Déonath découvre sa belle-fille. Elle nous fait entrer, nous conduit à la terrasse. Une vieille femme est en train de prendre le soleil. Il lui faut quelques secondes pour comprendre, les cris fusent : elle crie, elle crie sa jeunesse gâchée, elle crie son abandon, sa misère, ses vieux os, ses mains usées, elle crie tant et plus… Déonath ne dit rien, il rie… Une scène surréaliste ! Elle use sa dernière énergie pour lui hurler de sortir immédiatement de la maison. Il s’en va, toujours rigolant… Il n’a pas prononcé un mot ! Je suis stupéfaite. Plus tard il me dira « Elle a raison, tu comprends, alors que veux-tu que je lui dise ? »

Dès que Déonath eut disparu dans les escaliers, la vieille tourne vers nous un sourire édenté, une bouche rougie par le bétel. Elle nous invite à nous asseoir, ordonne de l’eau, des biscuits… Elle sait bien que ni Indou ni Bhabie ne sont responsables du passé. Je m’étonne :
 Déonath ne vous a pas aidé pour élever les enfants ?
 Si, il a envoyé vêtements, argent… Je n’ai jamais rien voulu accepter. Je suis venue vivre chez ma mère, je n’ai manqué de rien. Ouf ! Je me sens mieux… Il ne m’appartient pas de juger, je veux seulement raconter, mais la position de témoin… c’est pas gagné ! Je vis tout de même chez Déonath au quotidien.
Avani, la belle-fille, nous invite à descendre prendre le thé dans ses appartements, une grande chambre meublée d’un lit, table basse, fauteuils… La plus belle pièce de la maison. Nous y retrouvons Déonath. Chut ! La vieille ne doit pas savoir que je suis là dit-il… Il est heureux de connaître Avani, il avait beaucoup entendu parler d’elle : une fille instruite, une fille de la ville, Déonath en est fière. A peine le thé finit, on entend la vieille descendre, Déonath s’enfuit. [2]

Indou, Avani et Bhabie font connaissance, moi je me ne me sens pas bien depuis quelque temps déjà, j’écoute les conversations allongée sur le lit. Des voisines viennent aux nouvelles, ça ragote, ça papote, ça mangeote, les voix enflent, argumentent. Aucune envie de photographier, les photos de cette journée sont à ch… En plus la vieille refuse absolument que je la prenne. Je sors faire connaissance de la vache…

Je passe sur les détails de la visite, sauf un : le fils cadet s’est marié beaucoup plus tôt que l’aîné, qui a choisi une femme bien plus jeune que lui : Avani doit avoir 25 ans. Mais comme elle est la femme de l’aîné, c’est elle qui a autorité sur la maison, et sa belle-sœur, approchant la quarantaine lui doit le respect. Elle n’a droit qu’à une chambre misérable où elle s’entasse avec son mari et ses trois enfants. Avani la méprise, c’est une villageoise, elle n’a pas d’instruction. Je n’ai éprouvé aucune sympathie pour Avani, elle n’a pas arrêté de se plaindre de sa condition, de sa vie au village parmi des ignorants qui ne comprennent rien, de parler de ses disputes avec sa belle-mère… Le syndrome de l’éduqué. C’est pour moi une preuve de bêtise. Avec Indou nous échangeons des regards complices, je sais qu’elle partage mon sentiment. Elle me le confirmera sur le chemin du retour : elle ne veut pas revoir cette famille.

Nous retrouvons Déonath à la sortie du village en fin d’après midi. Il a passé la journée avec son ancien copain, un de ceux qui lui ont donné des nouvelles durant toutes ces années… Je ne peux m’empêcher de penser que Déonath a fait le bon choix, il n’aurait jamais été heureux avec ces gens-là. Et après tout, la vieille n’est pas à plaindre maintenant. Tout est bien qui finit bien. Le lendemain, je ne paux de m’empêcher de demander à Mamie :
 Mais alors comment avez-vous fait pour vous marier avec Déonath ?Elle a son sourire qui m’émeut tant, avoue : nous ne sommes pas mariés. Chut…

Quelqu’un a dit que les histoires d’amour finissait mal ?

[1] Voir colonne de gauche pour faire connaissance avec les personnes de cet article.

[2] En Inde, on appelle couramment les gens âgés « la vieille », ou « le vieux ». Il n’y a pas de connotation péjorative. Dans les turbulences de la journée, je n’ai pas pensé à demander son nom

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